445377

Synopsis:Dans les villes romantiques et désolées que sont Détroit et Tanger, Adam, un musicien underground, profondément déprimé par la tournure qu’ont prise les activités humaines, retrouve Eve, son amante, une femme endurante et énigmatique. Leur histoire d’amour dure depuis plusieurs siècles, mais leur idylle débauchée est bientôt perturbée par l’arrivée de la petite sœur d’Eve, aussi extravagante qu’incontrôlable. Ces deux êtres en marge, sages mais fragiles, peuvent-ils continuer à survivre dans un monde moderne qui s’effondre autour d’eux ?

Victime du mormonisme sirupeux de la saga Twilight et de l’infantilisme de la « culture » geek, le film de vampires semble aujourd’hui plus mort que vivant. Heureusement, il existe encore quelques cinéastes suffisamment adultes et ambitieux pour soulever de temps à autre le linceul lunaire où ce genre est enseveli. Ce fut le cas ces dernières années de Guy Maddin avec Dracula : pages from a virgin’s diary (2002), TomasAlfredson avec Låtdenrättekommain(2008)ou Francis Ford Coppola avec Twixt (2011). Jim Jarmusch lui offre également l’occasion de quitter le tombeau avec cette œuvre sophistiquée et élégante, véritable gourmandise d’esthète où la figure vampirique est abordée sous un angle assez inhabituel, laissant peu de place au folklore…

« Les vampires […] ne sont ni la vie ni la mort […] ; ils sont la vie morte, ils sont la mort qui affecte la vie ». Ce sont des créatures revenues du sépulcre pour affliger les vivants.

367216

Copyright Pandora Film - Exoskeleton Inc.

Le cinéaste américain procède dans Only lovers left alive à un renversement de cette condition. Si ses héros sont bel et bien dans un état intermédiaire entre la mort et la vie, ils ne représentent plus pour celle-ci un danger, sauf lorsqu’il s’agit de l’évaporée Ava. Au contraire, loin de contami­ner les humains, ce sont eux qui se trouvent menacés par ces derniers, notamment par leur sang, potentiellement infecté. Car les vivants, désignés ironiquement dans le film sous le terme « zom­bies », et représentés sous forme d’ombres dans les ruelles de Tanger ou les avenues de Détroit, méprisants de la vie, ont corrompu jusqu’à son principe essentiel, et par là même ce qui est beau, noble, élevé. A l’image des artistes célébrés par Baudelaire, Rubens, Léonard de Vinci, Rembrandt, Michel-Ange, Puget, Goya, Delacroix, les vampires sont donc ici les phares de la civilisation, les sentinelles de la culture humaine (ce n’est certes pas un hasard s’ils portent les noms du premier homme et de la première femme), dont ils collectionnent, ou plutôt préservent de la ruine, quelques-unes de ses productions les plus précieuses, littéraires pour Eve, musicales pour Adam…Les deux héros ont le raffinement dandyesque de personnages byroniens, même quand la né­cessité les pousse. Ainsi l’absorption du sang, représentée souvent au cinéma comme un vulgaire besoin physiologique, apparentant le vampire à une bête, devient-il devant la caméra de Jarmusch un cérémonial sensuel et délicat, semblable à la dégustation d’un grand vin.

322839

Copyright Pandora Film - Exoskeleton Inc.

Dans la scène d’ouverture, Eve nous apparaît dans son appartement tangérois, vêtue à l’orientale, alanguie sur une pyramide de livres anciens, une main -celle du cœur- offerte à un sacrifice d’or­dre christique, l’autre se dérobant. Elle est le centre hypnotique d’une volute visuelle étourdis­sante. Ses cheveux flavescents dessinent autour de son visage d’ivoire une sorte de nimbe on­doyant et sauvage, fougueux telle une crinière. « Son regard illumine comme l’éclair : c’est une explosion dans les ténèbres ».Eve est une silhouette d’ambre, féline et énigmatique, une belle-de-nuit s’épanouissant à la tom­bée du jour dans les venelles de Tanger. Adam se sclérose le jour dans « une insondable tristesse», terré dans l’ombre obituaire de sa demeure, tombeau perdu au cœur de la ville-cimetière de Dé­troit, sorte de moderne Plaine des Asphodèles. Ses « yeux creux sont peuplés de visions noctur­nes ». Il est le frère du héros décadent de Huysmans, des Esseintes (Arebours - 1884).Eve est une créature coruscante, irradiante ; Adam est son complément crépusculaire, son image en négatif. Elle est la lumière (par son amour), il est un trou noir absorbant ses feux stellaires. Elle est la pulsion de vie, il est le désir de mort. De leur union macabre, mais pas stérile, naissent de subtils et hybrides clairs-obscurs…

502348

Copyright Pandora Film - Exoskeleton Inc.

Dans l’ombre veloutée de l’écran, devenu écrin par l’élégance du style de Jarmusch, chatoient ces deux gemmes. Tilda Swinton, qui incarne Eve, a l’éclat solaire d’une topaze de Bohême. Par son an­drogynéité, elle évoque David Bowie dans The hunger (Tony Scott - 1983) : « She walks in beauty, like the night of cloudless climes and starry skies ; and all that’s best of dark and bright meet in her aspect and her eyes».Tom Hiddleston, interprète d’Adam, est un cristal noir, un pur onyx. Ce bouleversant ange déchu paraît porter un regard désolé sur l’humanité, comme cette statue de la tour de la mairie de Dresde contemplant les ruines de la ville martyre, après les bombardements anglo-américains de février 1945.On dit que la topaze calme la colère, atténue la folie. On prétend même qu’elle illumine l’espace au point que, dans les cathédrales, les fidèles peuvent lire leur missel à sa lueur. Eve a cette vertu pour Adam. Comme toute femme pour chaque homme ? Ayant vécu trop longtemps, Adam doit faire face à l’effondrement de ses idéaux, ce qui l’amène à se détourner du vivant, des humains, pour s’abîmer dans l’inerte, le spleen, la tentation du suici­de… « Le Temps [l’]engloutit minute par minute », pareil aux cendres d’un volcan, ne laissant de son âme qu’une empreinte languissante et éphémère dans une gangue de lapilli. Son corps, quant à lui, n’est plus qu’une étrange fleur de ruines solitaire et apâlie, dont les racines tortueuses, tortu­rées plongent, tel un poison, dans les décombres laissés par le flot magmatique du progrès…Adam exprime l’angoisse de la déliquescence. Il souffre du passé de la civilisation, « il ne peut ou­blier son origine. L’avenir lui apparaît mélancolique». Témoin impuissant et désespéré de la frac­ture culturelle et morale de notre société (du moins occidentale), il est un exilé. Pour lui, comme pour Byron, le monde est devenu :« A lump of death - a chaos of hard clay».

"Mélancolie et ruines"

« Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, et à une conformité secrète entre ces monumens [sic] détruits, et la rapidité de notre exis­tence. Il s’y joint, en outre, une idée qui console notre petitesse, en voyant que des peuples entiers, et des hommes quelquefois si fameux, n’ont pu vivre cependant au-delà de ce peu de jours, assi­gnés à notre propre obscurité». Pour le mélancolique, perdu dans « la déploration de ce qui fut», et sans espoir d’un lendemain, ce penchant pour les ruines atteint un haut degré.Ce thème trouva son inspiration dans les fragments de l’antiquité à la Renaissance, le chaos de la nature (voir, par exemple, certaines compositions de Caspar David Friedrich, tel Das Eismeer) ou les vestiges gothiques à l’époque romantique. Au cours de la seconde moitié du XIXème siècle, la ville en devint le morne décor :

Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N’a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

En s’urbanisant, en s’artificialisant, les ruines devinrent moins l’œuvre du temps, que celle des hommes. Le premier pouvait colorer la tristesse de poésie, grâce à l’action de la nature : « Elle tra­vaille auprès des ans. Font-ils des décombres ? elle y sème des fleurs. Entr’ouvrent-ils [sic] un tom­beau ? elle y place le nid d’une colombe». Les seconds ont créés le néant. Telle apparut l’Europe au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, avec ses villes dévastées, aux constructions effon­drées, béantes et obscènes comme des cadavres exposés au grand jour.A partir des années 1940, du fait de l’intervention humaine, le processus conduisant aux ruines connut par conséquent une accélération. Au point de ne plus renvoyer au passé, mais au présent, ainsi que le note Michel Makarius. On peut alors parler d’instantanéité du déclin, que le cinéma a illustrée au travers de films comme Germania anno zero de Rossellini, Berlin express de Tourneurou encore A foreign affair de Wilder, tournés peu après la fin du conflit, à Berlin et à Francfort. C’est à cette évolution qu’est confronté Adam à Détroit…

"Détroit-destroy, ou la ville-tombeau"

Adam ressemble aux créatures saturniennes décrites par le savant occultiste Heinrich Cornelius Agrippa von Nettesheim, dans De occulta philosophia (1510). Tel un chiroptère, il hante aux heu­res vespérales les ruines de la ville de Détroit, véritable « tragédie du paysage » (selon une expres­sion célèbre du sculpteur David d’Angers), Götterdämmerung de la société occidentale :

L’illustre ville meurt à l’ombre de ses murs

Détroit n’est plus qu’un dédale enténébré. Ses théâtres, ses cinémas se sont mués en épaves dont le lustre passé n’est plus perceptible que dans l’écume de brocart recouvrant encore, sous forme de filaments ternes et rouillés, leurs murs. Ses usines ont l’apparence dantesque et pétrifiante de squelettes cyclopéens. Et sur ce décor confit dans un suc de moisissures et de pourriture, la Lune épanche sa blême clarté, reflétée par le noir miroir d’obsidienne des fenêtres des habitations aban­données. Le Michigan Theatre, qu’Adam fait visiter à Eve, est le symbole de cette décrépitude. Au­trefois lieu de spectacle, il incline désormais sa voûte désolée au-dessus d’un parking. La pollution a eu sur les motifs qui la décoraient un effet plus toxique que les nuées ardentes du Vésuve sur les fresques de Pompéi ou d’Herculanum.Ce thème trouva son inspiration dans les fragments de l’antiquité à la Renaissance, le chaos de la nature (voir, par exemple, certaines compositions de Caspar David Friedrich, tel Das Eismeer) ou Yorick Le Saux (chef opérateur du très beau Io sono l’amore de Luca Guadagnino, déjà avec Tilda Swinton), a su capter la singulière beauté de cet environnement crépusculaire, si chère aux adep­tes de l’exploration urbaine (Urbex), discipline fascinante dont Détroit est l’une des capitales. Il compose ici de somptueux clairs-obscurs dans l’esprit de Georges de La Tour, montrant derrière les ombres en décomposition, les palpitations d’une vie qui ne s’avoue, malgré tout, pas vaincue.

360966

Copyright Pandora Film - Exoskeleton Inc.

Avec Only lovers left alive, Jim Jarmusch transfuse du sang neuf -si je puis dire…- à un mythe viscé­ralement cinématographique : « Le cinéma, art du vampire », écrit Stéphane de Mesnildot. Il l’aborde ici comme un palimpseste, effaçant les aspects les plus rances de son folklore (objets apo­tropaïques, séquences grand-guignolesques...), pour écrire une page nouvelle de son histoire, où le vampire devient surtout, au-delà de sa mélancolie, une métaphore de l’éternité, de l’immortali­té. Celles-ci se heurtent à une psychologie s’adaptant mal aux évolutions sociétales, ce qui pose des questions très actuelles, en particulier dans la perspective faustienne de l’homme millénaire qui n’est pas sans évoquer le Tausendjähriges Reich hitlérien fantasmée par les nanotechnologistes de la Silicon Valley. Ces apprentis sorciers du transhumanisme semblent mépriser la nature fon­damentale de l’être l’humain, qui n’est pas seulement un assemblage d’atomes et de cellules, mais aussi une conscience, heureusement pas aussi plastique que la matière. Et tant pis si mon propos donne de moi l’image d’un misonéiste fossilisé. Au moins, un fossile laisse une empreinte dans le temps…

Only Lovers Left Alive (2014) Official Trailer

Licence YouTube standard

 

CHRISTOPHE L.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

$http://www.canalblog.com/cf/my/?nav=blog.content&bid=1345206$> $http://www.canalblog.com/cf/my/?nav=blog.comment&bid=1345206$> $http://www.canalblog.com/cf/my/?nav=blog.category&bid=1345206$>

Paperblog