[Critique] It Follows, be careful…

 

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Après une expérience sexuelle apparemment anodine, Jay se retrouve confrontée à d’étranges visions et l’inexplicable impression que quelqu’un, ou quelque chose, la suit. Face à cette malédiction, Jay et ses amis doivent trouver une échappatoire aux horreurs qui ne semblent jamais loin derrière.

 

 

A l’apogée des films horrifiques reposant sur le « jump scare », David Robert Mitchell nous livre une œuvre qui reclasse le genre. S’il s’empare des lieux typiquement craintifs (chambres avec porte ouverte, balançoire isolée, champ de maïs, zone industrielle désaffectée etc), il les revisite pour leur conférer une peinture plus ou moins large qui, par effet de distance, apportent paradoxalement un surcroît de peur claustrophobique. Cet exemple, parmi tant d’autres, reflète l’originalité maîtrisée d’un travail abouti du début à la fin. Plus concrètement, la technicité de la réalisation est à l’origine de ce contrôle, et la caméra en est l’outil prédominant. Mais plus généralement, quelles sont les raisons d’un tel succès cinématographique ?

 

 

L’effroi au bout de la caméra !

L’impression d’un regard subversif, à travers la caméra, devient extrêmement pesant dès lors qu’elle recherche pressement Jay. En effet, sans trop exagérer les mouvements circulaires, l’extériorité de la menace inconnue s’accroche à la recherche de l’actrice et, dès l’atteinte de celle-ci, le plan se fixe pour créer les premières dispositions d’angoisse. Cette approche dynamique a pour effet de perdre le spectateur, et de le positionner en immersion constante avec les oppressions progressives de Jay. Les mouvements de zoom, très présents également, concourent à ces ressources émotionnelles. Ceci étant, le réalisateur nous octroie une peur diffuse et imprévisible, puisque le hors-champ occupe une place très importante dans le film. Effectivement, le sortilège est matérialisé par des personnes en arrière plan, avec des champs de profondeurs souvent très larges. Dès lors, cette menace apparaît effrayante et particulièrement difficile à localiser.
Au final, le spectateur recherche autant que Jay à se prémunir de ce potentiel danger omniprésent, en étant toujours actif dans et hors-champ.

 

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Le collectif brise les mœurs de la couardise.

Et si le danger était plus profond lorsque les protagonistes se regroupaient pour combattre le mal ? Voilà une nouvelle entreprise propulsée par D-R Mitchell pour implanter sa marque dans le genre. L’aspect collectif, outre son utilité pour le scénario, surcharge le plan et restreint l’espace, ce qui a pour conséquence d’influer sur notre « sentiment d’insécurité ». Le champ étant diminué et plus composé, l’apparition personnifiée de la malédiction se présume omniprésente et omnipotente.
En témoigne les lieux les moins avertis, où les aires de jeux pour enfants, pour illustration, deviennent le court instant du film un espace de repos pour Jay. La jeune fille parviendra même à dormir sur le capot de sa voiture le long d’une étendue route perdue.
Ainsi, le réalisateur parviendra, là encore, à casser le cadre typique des films d’épouvante, en renversant la logique de la crainte isolée en peur collective.

 

 

Un scénario bien maîtrisé.

De manière extensive, on peut retranscrire le film comme une métaphore de la condition juvénile, et des épreuves psycho-sociales auxquelles les ados doivent faire front. Pour preuve, l’absence quasi absolue d’adultes dans le film, à l’exception de leurs rôles de bourreaux paternels et maternels. Néanmoins, si ce caractère générique est indéniable, la représentation des MST, et notamment du VIH, en est l´illustration primaire.
Parallèlement, c’est sur la modélisation de celle-ci que l’œuvre est finement réalisée. Autrement-dit, une myriade de détails de la mise en scène concourt à l’application du dessein représentatif. On peut être surpris, par exemple, par l’hétérogénéité temporelle figurant dans le film: on jalonne entre plusieurs objets/décors provenant de différentes périodes (téléphone portable, tv en noir et blanc, piscine, vêtements rétros etc). Ces aspects achroniques sont entièrement dédiés à approfondir la longévité dans le temps des ravages du VIH.
On peut cependant regretter le manque de créativité du réalisateur, lors des rapports sexuels censés transmettre la malédiction. L’opportunité de bâtir un sentiment d’angoisse lors de la cession du sort a été, semble-t-il, occulté.

 

 

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Pour conclure.

Ce film est pourvu d’un double intérêt: il permet de réconcilier le genre en « intellectualisant » la méthode de l’angoisse par symbiose du spectateur avec l’objet du film, mais il est également caractérisé par sa force de démonstration et de scénario.
En d’autres mots, les amoureux du cinéma y verront un film très ambitieux, et les plus amateurs passeront un très bon moment plein d’angoisse et de frissons.

 

Le saviez-vous ?

Un peu de positivisme épistémologique en lien avec le film: pour Pierre Bourdieu, « la jeunesse n’est qu’un mot » et l’homogénéité culturelle des jeunes n’a autant de sens que l’identité sociale n’a de pluralité. En ce sens, les difficultés sociales uniformes, exposées dans It Follows, n’ont que très peu de portée d’un point de vue scientifique, et plus particulièrement sociologique. En somme, sachez que la jeunesse se définit par la particularité de ses projets, et de sa relativité sociale, et non par un ensemble purement analogique basé sur un âge particulier.

 

Thoreau