KING

 

[Critique] Kingsman, de l’élégance britannique à l’illégitimité culturelle

 

 

Kingsman, l’élite du renseignement britannique en costumes trois pièces, est à la recherche de sang neuf. Pour recruter leur nouvel agent secret, elle doit faire subir un entrainement de haut vol à de jeunes privilégiés aspirant au job rêvé. L’un d’eux semble être le candidat « imparfaitement idéal »: un jeune homme impertinent de la banlieue londonienne nommé Eggsy. Ces super-espions parviendront-ils à contrer la terrible menace que fait peser sur le monde l’esprit torturé du criminel Richmond Valentine, génie de la technologie ?

 

 

Avant-propos

Après Kick-Ass et X-Men: le commencement, Matthew Vaughn frappe à nouveau un grand coup avec Kingsman. Œuvre toute en maîtrise, pourvue d’un équilibrisme parfait, entre la classe londonienne et l’obscurantisme juvénile présupposé. Le réalisateur s’affirme comme le cinéaste du genre, s’imprégnant des conventions pour mieux se jouer de leurs ossatures. Au même titre que Kick-Ass, qui se distançait des héros immortels, ce nouveau film s’impose en déstructurant les codes habituels de l’arbitraire culturel dans les films d’action.

 

 

Une distinction scénaristique révélatrice de l’originalité du film.

Kingsman s’initie conventionnellement, en agençant la société d’espionnage de manière chic et distinguée (confère James Bond par exemple). L’ensemble est plissé par la droiture et la prestance de Colin Firth qui, a lui seul, polisse l’image de l’agence en corrélant la distinction de la haute classe britannique à la bonté de leur aspiration. Les chorégraphies gymnastiques, impulsées par l’acteur et articulées autour de leur justesse aérobique, témoignent de l’adhésion de l’œuvre aux films du même genre. Les costumes et les décors concourent également à ce même dessein. Ceci étant, malgré la qualité du rendu de cette architecture commune à la convention filmique de l’action classée britannique, le film déroge à ces fondements et se délite des « niches commerciales ».

 

 

En effet, l’introduction des personnages, interprétés par Samuel L. Jackson et Taron Egerton, soumet une idée de scission entre la position et la morale sociale. L’élitisme moralisateur prôné dans les films du genre disparaît avec ces deux protagonistes: l’identité du bien et du mal devient beaucoup plus hétérogène. De façon plus précise, le personnage de Valentine (S-L Jackson) est socialement instable et culturellement contradictoire. Sa tenue vestimentaire contredit son statut social, et ses habitudes alimentaires s’opposent à son prestige (McDonalds servi avec des couverts dans un plateau en argent). A l’instar de cette figure du mal, Eggsy (Taron Egerton) est tout autant multiforme. Issu d’une origine sociale précaire, l’apprentissage que lui conférera l’agence Kingsman nivellera ses attributs.

 

 

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 En somme, l’originalité du récit réside avant tout dans sa volonté de rompre avec l’idée d’une opposition bien/mal, qui reposerait uniquement sur le statut social des protagonistes.

 

 

Un divertissement jouissif

La mise en scène navigue principalement entre le recrutement pour l’agence, et le scénario de nettoyage de l’humanité. Cette utilisation alternée des histoires assure un dynamisme constant, concentrant l’attention permanente du spectateur. Ce dynamisme est parfois plus ou moins fort, mais à son meilleur niveau, la percussion est à son paroxysme. Les chorégraphies de combats sont fluides et puissamment orchestrées. Les corps sont solides et flexibles simultanément, afin d’élargir quantitativement et qualitativement le nombre de morts à l’écran. Le mélange est parfaitement équilibré, afin de nous prodiguer de purs moments d’attractions sensationnelles garanties.

 

Quelques regrets tout de même

On peut enfin envier un personnage incarné par Colin Firth. D’une prestance sans précèdent, l’acteur jouit d’une légitimité charismatique indéniable, et on regrette alors son absence prématurée… Enfin, toute mon incompréhension accompagne ce choix de clôturer le film par une scène pour le moins hors-sujet, et dont la responsabilité ne peut être assurée par le contenu de l’œuvre.

 

Pour conclure

Kingsman est une aventure qui procure des sensations fortes, et qui détruit les « habitus » cinématographiques habituels. Entre communion et détachement, le réalisateur prouve à nouveau que le cinéma de genre fonctionne également lorsque l’on y dilate sa structure, pour y insérer des éléments sociaux variables, s’inscrivant dans des chorégraphies de combats totalement déjantées.

 

 

Le saviez-vous ?

La surpopulation comme cause de fin anticipée de l’humanité (évoquée dans le film) est une vision malthusienne très répandue dans nos sociétés. Ceci étant, de nombreux économistes comme Marx (« surpopulation relative ») ou Ester Boserup (« phénomène de pression créatrice ») ont abattu la théorie de Malthus, en développant l’idée selon laquelle le progrès technique est une source constante de résorption de la surpopulation absolue.

 

 

Thoreau