Philomena, quand bonté et générosité cachent horreur et drame

 

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Irlande, 1952. Philomena Lee, encore adolescente, tombe enceinte. Rejetée par sa famille, elle est envoyée au couvent de Roscrea. En compensation des soins prodigués par les religieuses avant et pendant la naissance, elle travaille à la blanchisserie, et n’est autorisée à voir son fils, Anthony, qu’une heure par jour. À l’âge de trois ans, il lui est arraché pour être adopté par des Américains. Pendant des années, Philomena essaiera de le retrouver.
Quand, cinquante ans plus tard, elle rencontre Martin Sixmith, journaliste désabusé, elle lui raconte son histoire, et ce dernier la persuade de l’accompagner aux Etats-Unis à la recherche d’Anthony.

 

 

Stephen Frears nous a souvent habitué à des films engagés, se déroulant dans des contextes dramatiques et des environnements pauvres ou compliqués. Il revient ici avec un chef-d’œuvre qui, malheureusement comme c’est souvent le cas, est passé inaperçu dans nos salles obscures (dramatique désintéressement du public pour des œuvres majeures).

 

 

Ce film met en scène une histoire toute simple finalement. Philomena Lee tombe enceinte dans une Irlande catholique des années 50, et sa famille décide de la placer (ou plutôt de s’en débarrasser) dans un couvent de type « la Madeleine ». En Irlande, ce terme désignait un établissement servant à la rééducation des « femmes perdues ». Pendant 70 ans, plus de 10 000 d’entre elles, souvent très jeunes, ont été pensionnaires de ces centres de rééducation (ou devrais-je dire concentration au vu de la frontière très mince), et mises sous la tutelle de nonnes. Contraintes de travailler durement dans des blanchisseries ou autres laveries, ces jeunes femmes avaient pour seul salaire celui de pouvoir expier leur péchés. Si tant est que l’on puisse appeler péché celui d’être enceinte à un jeune âge, d’avoir subi des abus sexuels, ou bien d’avoir eu des rapports hors mariage… Quoiqu’il en soit, l’Eglise s’empara de ces divers prétextes pour renflouer sa trésorerie. En filigrane, Philomena nous dévoile la maltraitance de ces femmes qui ne pouvaient jamais parler, subissaient des châtiments corporels, et étaient rabaissées à l’état d’êtres inférieurs. D’ailleurs, si vous souhaitez creuser le sujet, jetez un oeil au film The Magdalene Sisters de Peter Mulan (2003).

 

 

 

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Philomena va donc mener une quête toute sa vie durant, celle de la recherche d’un fils qui lui a été volé et arraché. Ces enfants « bâtards » connaissaient bien souvent une issue tragique, car ils étaient soit tués (800 corps ont été retrouvé dans les latrines d’un couvent à Tuam), soit abandonnés, ou – pour les plus chanceux – vendus à de riches familles lorsqu’ils étaient en bonne santé. Et c’est avec la personne de Martin Sixmith, journaliste désabusé et chômeur, que Philomena va former un duo formidable. Cette confrontation entre une femme catholique et pratiquante dans l’âme, et un homme aussi en colère que mal dans sa peau, restera pour moi un très grand moment de cinéma. Quand on pense que cette histoire est réellement arrivée, cela fait froid dans le dos. Le dernier de ces couvents a fermé en 1996, laissant des milliers d’enfants sans actes de naissances, et enterrés sans cercueils ni pierres tombales. Comment a-t-on pu être à ce point aveugle pendant 70 ans ?!

 

 

Stephen Frears arrive à chatouiller nos sentiments sans jamais sombrer dans le larmoyant. La prestation de Judi Dench en femme meurtrie, qui ne donne qu’amour et pardon, est vraiment remarquable. Ce film nous fait vivre toutes sortes d’émotions, dans un monde où l’on ne pense plus qu’à soi, ou le besoin matériel dépasse tout, et ou l’on ne communique plus qu’à l’aide de l’informatique. Il vaut vraiment par sa justesse, et doit faire partie de notre vidéothèque à tous. Philomena nous offre une bouffée d’oxygène, et nous rappelle non seulement où sont les vraies valeurs de la vie, mais qu’en plus la bonté et la générosité cachent souvent en deçà l’horreur et le tragique. Bravo.

 

 

Christian